Rencontre avec Qingmei Yao

« Il pleut sur Nantes » chantait Barbara, mais moi, j’ai le sourire car, je suis à Nantes pour rencontrer Qingmei Yao, une jeune artiste chinoise qui met en actions et en images des questionnements d’ordre politiques et sociales à travers une pratique protéiformes.Qingmei Yao

Diplômée de la Villa Arson, elle est passée par la Fondation Ricard, la galerie La Vitrine, le FRAC Poitou Charente (etc.), le 59ème salon de Montrouge (2014) où elle fut la lauréate du prix du jury, puis une exposition au Palais de Tokyo début 2015. Aujourd’hui elle m’accueille en toute simplicité à Paradise où elle est en résidence depuis janvier(un lieu de Nantes entièrement dédié à la création dont je vous ai déjà parlé dans un article précédent). Très attachée à la question du lieu dans lequel elle se trouve, Qingmei me reçoit directement dans l’atelier, un jour avant l’accrochage de l’exposition,  pour nous dévoiler les facettes de son projet :

 « One hour occupy parking art »

Qingmei Yao a décidé d’occuper chaque jour pendant une heure le stationnement payant situé devant l’espace d’exposition de Paradise.

Assise sur un socle, face une table sur laquelle repose une nappe fleurie aux couleurs estivales, son ordinateur, quelque cahiers, une baguette et son appareil photo. Je mets en marche mon enregistreur pour ne rien manquer de cette magnifique rencontre.

Peux-tu nous parler de ta pratique, comme si tu l’expliquais à un enfant de 6 ans ?

(Elle rit avant de répondre) je n’ai jamais vraiment parlé très sérieusement avec un enfant de 6 ans.

C’est le moment ou jamais (nous rions toutes les deux).

Elle se lève. Il y a du mouvement sur la place de parking, fil conducteur de son travail en résidence ici.

Je suis artiste plasticienne, cela fait déjà 3 ans que je pratique la performance, des vidéos performances et des installations en lien avec les performances. Je fais aussi beaucoup d’autres choses, je n’ai pas franchement de médium privilégié. Je suis très sensible à la question du lieu, à chaque fois j’essaie de proposer quelque chose sur place, en lien avec le lieu. Je crée des interventions in situ. Quand je fais des interventions dans l’espace public, il faut connaître cet espace, qu’est-ce qui est particulier ? Qu’est ce qui est intéressant ? souvent mes gestes arrivent à déranger le lieu.

Pourquoi tu accordes de l’importance au fait de déranger le lieu, qu’est ce qui est important pour toi dans cette idée de dérangement ?

C’est une manière de poser des questions, une sorte d’intervention un peu visible. Le but n’est pas de provoquer gratuitement. C’est une manière de faire réfléchir autrement, moi-même je me pose des questions avec tout ça. Pour moi c’est aussi et surtout une manière d’engager un échange dans la vie. Par exemple ce matin, quand j’ai pris mon petit déjeuner à l’extérieur des gens sont venus me poser des questions, ça les intriguent aussi.

C’est essentiel pour toi d’avoir cette interaction entre toi et le public dans le déroulement de la performance, dans la fabrication de l’oeuvre ?

Pour ce projet oui, d’une certaine manière parce que c’est un temps de résidence. À Paradise (Galerie Paradise), quand j’ai vu le lieu je l’ai trouvé très intéressant. En bas c’est un lieu d’exposition, en haut un atelier et le fait d’être en résidence ici pousse mon travail à utiliser le lieu et « l’autour » du lieu. Il y a des vitres partout et une sorte de transparence qui m’interpelle.

Je vois que tu tas fait de ce lieu d’exposition ton atelier. C’est un peu déstabilisant quand on connaît le lieu, finalement on arrive chez toi. Pourquoi as tu inversé et mélangé les espaces ?

Il y a une transparence entre l’intérieur et l’extérieur, même quand je travaille à l’intérieur de cet espace là, les gens me voient travailler. Ça permet aux gens de me parler, ça me rend accessible de ce fait il y a aussi quelque chose qui vit et qui est vécu « en live ».

On remarque quand même que dans ton travail il y a cet appel de l’extérieur, à Monanco, tu as réalisé Le troisième couplet d’Internationale Solo à Monaco, 2012, une voiture, tu roules tout se joue aussi « en live » en extérieur, Sculpter un billet de 100 euros, la sculpture c’est réalisé en dehors de l’atelier et ici tu souhaites être dehors, être visible. 

Oui c’est vrai, ici c’est pareil je sors, j’occupe une place de parking, c’est sur la voie publique. Il y a toujours une question de l’espace public et d’intérieur, là où l’on se trouve nous sommes dans un espace d’art. Ce qui est intéressant c’est de faire de l’espace public une étendu de l’espace d’art, durant ma résidence l’espace du parking devient par mes gestes et par le fait que ce soit quotidien, un espace d’art.

Pourquoi une heure ?

 Je dis une heure pour donner une notion de temps, mais parfois ça dépasse une heure. Cette heure, qui est déterminée,  je la paye.

Donc ce n’est pas une occupation sauvage, c’est un peu ambiguë comme intervention.

Oui c’est ambiguë parce que à la fois on ne peut pas faire vraiment n’importe quoi, il y a d’autres raisons aussi, on ne sait pas où est la limite, à partir du moment où je paye le parking.

Est-ce que ça t’appartient ?

Non je ne pense pas que cela m’appartienne, mais j’ai le « droit d’accès », c’est pour ça je veux « tester », je peux dépasser l’heure, je peux prolonger c’est ça qui est intéressant, c’est un temps limité et un espace limité.

Qingmei me montre les documents de l’inauguration, photographie et ticket de parcmètre qu’elle garde dans une petite pochette transparente et fine. Elle les commente rapidement « Ça c’est la soirée après l’inauguration. Là je coupe le ruban. » C’est un ruban de chantier blanc et rouge, ils sont une petite dizaine alignés devant la galerie Paradise, on la voit couper le ruban en son milieu.

Pourquoi tu as voulu inaugurer la résidence à l’extérieur et pas ici dans l’espace d’exposition/atelier ?

Parce que c’est le projet « One hour occuppy parking art » que j’inaugure, je me considère comme la directrice de cet espace d’art qu’est la place de parking. J’inaugure mon espace.

C’est quand même un terme et un geste fort, l’ « occupation » de l’espace public.

Oui mais là il est plutôt question de comment j’arrive à vivre dans cet espace, comment j’arrive occuper le lieu, l’espace avec plein de choses d’interventions différentes qui invitent les personnes à venir voir, parler, questionner.

Peut-on le considérer comme un passe-temps ?

Je ne sais pas, je fais vivre cet espace où je vais une soirée ou en montrant des travaux des étudiants des Beaux Arts, en faisant de petites interventions. Pour moi ça étend mon espace d’activité dans le parking, normalement c’est à l’intérieur de la galerie d’art. C’est un espace étendu et du coup c’est un espace éphémère aussi.

Comme il est éphémère quand l’heure est finie, l’oeuvre aussi prend fin ? Tu ranges tout ?

Oui je range, mais l’oeuvre n’est pas fini, elle est « in progress ».

C’est un projet qui questionne la notion d’attente ? Tu fais quoi pendant ce temps d’attente ?

Oui c’est vrai que j’attends beaucoup, mais Je fabrique des choses dans l’atelier, parfois je regarde la voiture garée, je prends des photos, j’écris des textes. En même temps si je ne laisse pas la place libre cela risque de me coûter très cher de payer chaque heures pour garder ma place. Une fois, la police qui est arrivée, ils ont regarder mon installation etont trouvés ça assez drôle.

La police semble te tenir à coeur, quand je suis arrivée tu as dit « je vais mettre la caméra en route parce que si la police vient ça va être intéressant. » Pourquoi ? Est ce que cela peut-il avoir un lien avec l’autorité?

Non, ce n’est pas une question d’autorité, c’est surtout une notion de confrontation. C’est intéressant de voir par rapport à eux, si ce que je fais c’est légal ou pas. À partir de quel moment je peux le faire ou ne peux pas le fair. Parce-que j’essaie toujours de détourner un peu la situation, de ne pas trop m’embêter, mais justement c’est intéressant parce qu’à partir du moment où j’ai payé c’est ambiguë.

Elle se lève de nouveau pour garder une trace du passage des pigeons, qui sont de plus en plus nombreux  à venir picorer le riz déposé par ses soins sur sa place de parking. « Attends je vais prendre des photos, parce que la place est occupée par des animaux, je veux qu’elle soit occupée différemment, c’est ça pour ça que je dépose du riz, sinon, ils ont du mal à rester. »

C’est difficile d’avoir les animaux, parfois tu peux filmer une heure il ne se passe rien, c’est vraiment un projet dans l’attente. C’est assez drôle parfois on m’a demandé si je pouvais louer ma place.

Une dernière question pour clôturer notre échange, qu’est ce qui fait l’oeuvre pour toi, le résultat ou le moment vécu?

Q.Y : Le résultat n’est pas le plus important, le rendu en vidéo n’est pas aussi fort que ce qui c’est vraiment passé dans la vie, par exemple les voisins qui sont venus, qui m’ont prêté leur bouilloire pour le petit déjeuner, on a discuté, ce sont de vrais moments de vie, d’échanges avec les gens.

« Ce projet prend sens de cette manière là. C’est-à-dire quand il vit dans le temps, c’est comme cela que je conçois ma résidence aussi. »


 

L’exposition est visible jusqu’au 29 mars à Paradise (Nantes).

Vous en voulez plus : Qingmei Yao

Qingmei Yao en résidence à Paradise (NANTES)

Qingmei Yao en résidence à Paradise (NANTES)

Qingmei Yao en résidence à Paradise (NANTES)

Elodie Bernard (regardb) // Qingmei Yao

Montage photo: 1. Sculpter un billet de 100 euros, vue de l’exposition au Palais de Tokyo décembre 2014- janvier 2015. 2. Danse ! Danse ! Bruce Ling, capture d’écran de la vidéo, 2013. 3. Sculpter un billet de 100 euros, capture d’écran de la vidéo. 4.  Le procès, capture d’écran de vidéo, 2013

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